Rencontre : dans l’atelier d’Edgar Sarin, artiste pluriel à suivre
À l’approche de son exposition au Domaine de Chamarande, dans l’Essonne, l’artiste nous a ouvert les portes de son atelier dans le Marais, où transparaît son goût pour la rigueur autant que pour la liberté, pour les grands maîtres de l’histoire de l’art et le travail de l’homme. Rencontre avec cet esprit instinctif et cette tête pensante, devenu un artiste coté sur la scène contemporaine.

Edgar Sarin nous a donné rendez-vous un matin de janvier, dans son atelier du 3e arrondissement parisien. Il nous faut d’abord franchir une vaste porte rose bonbon — détail amusant lorsque l’on découvre le personnage sérieux qui nous reçoit en costume sombre, sur fond d’opéra — avant de pénétrer le lieu qui fut encore il y a peu l’antre de Pierre Huyghe. Né en 1989 à Marseille, Edgar Sarin suit une voie toute tracée dans les mathématiques et devient ingénieur, avant que sa sensibilité pour l’art ne le rattrape et que le déclic « pour passer d’un stade de fascination à un stade d’action » ne se fasse. Dandy éloquent, esthète et intellectuel, Edgar Sarin semble tout droit venu d’un autre temps. D’aucuns diront même qu’il aurait pu appartenir à la bande d’André Breton.
C’est en 2015 que le jeune artiste se fait remarquer avec sa série « Concessions à perpétuité », des peintures enfermées dans des coffres en bois puis enfouies sous terre. Les collectionneurs sont alors invités à exhumer eux-mêmes les créations, et ne pourront les ouvrir qu’à la mort de l’artiste. Certaines sont d’ailleurs toujours enterrées à Central Park, à New York, ou dans la région de Dusseldorf, en Allemagne. Oscillant entre peinture et sculpture — deux pratiques complémentaires selon lui —, Edgar Sarin manie le bois, le marbre, la céramique, la peinture et travaille de façon instinctive, dans un geste créateur qui s’abandonne à une liberté qui le dépasse. « La naissance de l’œuvre est toujours problématique pour moi car je la considère à partir du moment où elle procède d’une évasion par rapport à la précédente. Je ne fais jamais de dessin préparatoire. Je me mets dans l’état de la première œuvre à chaque nouvelle création », explique-t-il.
Et si l’artiste réfute la notion de thème dans son corpus, il est en tout cas porté par des inspirations analogues : l’identité paysanne, la nature, les formes premières, « une forme d’art relevant d’un geste anonyme, comme des ex-voto gallo-romains ou des architectures vernaculaires ». Plusieurs de ses œuvres sont ainsi composées d’une forme en bois répétitive qui pointe vers le ciel. Une référence aux linteaux qui structurent les portes ou fenêtres, mais aussi à la citéalgérienne de Ghardaïa et au minaret singulier de sa Grande Mosquée. En 2024, Edgar Sarin réalisait, sur commande de la ville du Havre, une sculpture monumentale intitulée Pacifique et composée de six amphores en bronze superposées. On peut y voir une référence à La Colonne sans fin de Constantin Brancusi, mais peut-être aussi et surtout à l’axis mundi, ce point de connexion entre la terre et le ciel, entre les hommes et un supposé royaume supérieur. Car, « c’est bien l’histoire des hommes qui me fascine », martèle Edgar Sarin. « J’aimerais faire en sorte que les œuvres ne parlent de rien mais puissent contenir quelque chose de plus grand », poursuit-il. Désireux d’évacuer le sujet dans sa peinture, l’artiste a également récemment fabriqué de grands tampons en chêne qui arborent notamment un motif de comète et initient un nouvel alphabet artistique. Un clin d’œil à l’une des fresques de Padoue peinte par Giotto ou à la tapisserie de Bayeux, qui affichent ce même motif.
Plutôt malgré lui, Edgar Sarin a fait de la temporalité une question centrale de sa pratique. Un élément qui se matérialise également dans sa façon de présenter ses œuvres. « J’ai très tôt remis en question le modèle de l’exposition car cela ne m’a jamais intéressé de “travailler” à l’atelier puis de “montrer” le fruit de mon travail. Il faut envisager l’espace d’exposition comme un espace d’action, un nouveau contexte qui devrait être mis au profit d’un geste nouveau », analyse celui qui a d’ailleurs cofondé La Méditerranée, un groupe de recherche axé sur l’exposition. Pour un récent événement à Kobe, au Japon, l’artiste a ainsi produit les pièces seulement une fois sur place, à partir d’arbres de bambou prélevés dans la région de Kyoto. Une démarche que le créatif reproduit cette saison à l’occasion de son exposition « Théâtre (post-Pontormo) » organisée au Domaine de Chamarande, dans l’Essonne, en collaboration avec 91530 Le Marais et jusqu’au 13 avril 2025. L’artiste y présente une peinture majestueuse de 36 mètres de longueur, aux côtés de sculptures en bois taillées dans des chênes coupés sur le domaine. Une nouvelle façon de faire l’art.